Le janséniste

Publié le par David-Antoine Malinas

(distribution de nourriture du dimanche 17 février)
Co
mme chaque dimanche, je remonte la ligne des sans-abri qui attendent la distribution de nourriture. Je rencontre un sans-abri avec qui j’ai sympathisé la dernière fois. Je l’ai rencontré il y a, très longtemps, il faisait encore chaud ! Ce devait être une des premières patrouilles après mon retour en septembre 2007. Il était assis sur un banc avec un autre sans-abri qui avait tout prévu pour aller mourir dans la montagne. J’étais avec un nouveau volontaire qui est restée quelques mois, et c’était sa première patrouille. Lorsque ce sans-abri nous a expliqué comment il allait se suicider, elle était sous le choc, et sur la route du retour, elle sanglotait.

 

Il avait tout prévu. Il avait fait des petits boulots, et avait acheté à la 100 yens shop, des toiles bleues pour se protéger du froid, une petite casserole pour faire bouillir de l’eau. Il avait un peu de nourriture. Il allait partir et puis camper quelques jours et puis avec le froid il allait mourir. Il nous expliquait que de toute manière, il n’y a pas de place pour les sans-abri dans la ville, et qu’il est inutile de rester. Que quand l’heure est venue, il faut partir dans la montagne, qu’il n’est pas le premier à faire ça, que son ami aussi est parti, d’abord dans la montagne, et puis plus haut, dans le ciel.

 

En fait, je n’ai pas trop cru à cette histoire de mort dans la montagne. Je sais qu’il était très sérieux et j’ai écouté très attentivement. Mais, je n’ai pas essayé de le raisonner. La volontaire qui était avec moi, a essayé, mais je pense que c’était inutile. Même avant qu’il explique qu’il allait prendre son billet de train allé simple pour la montagne de Takao avec les 400 yens qu’il lui restait, alors qu’il faut près du double pour aller jusqu’à Takao de Shinjuku, je n’ai pas remis en cause le sérieux de son histoire. Même lorsque le leader de la patrouille nous a dit qu’il l’avait déjà vu avant, et qu’il avait dit la même chose, et même lorsque la volontaire, deux semaines suivantes m’a dit –d’un air rassuré – qu’elle l’avait revu, je n’ai pas remis en cause le sérieux de son histoire.

 

Ce qui m’avait étonné lorsque je l’ai rencontré c’est qu’il ne ressemblait pas du tout à un sans-abri. D’ailleurs on avait hésité à lui donner la feuille d’information pour les sans-abri. Il ressemblait plutôt à un campeur. Il était particulièrement propre : ses vêtements étaient propres, son apparence était propre. La rigueur qu’il mettait à préparer sa mort, l’énergie qui était nécessaire à la préparation d’une mort honorable, lui permettait de maintenir une hygiène de vie particulièrement stricte même dans les conditions les plus difficiles. Sa vie est une ascèse quotidienne pour préparer sa mort.

Je ne lui aurai  finalement que serré la main, longtemps, avant de le quitter. Je ne l’ai jamais revu, mais il ne doit pas être loin, ce monsieur de Port Royal à précher son évangile selon la rue, sur d’autres bancs de parcs publics.

Publié dans Paroles sans-abri

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