Torita san (2)

Publié le par David-Antoine Malinas

Ce week-end, il faisait bon. Le soleil est de retour après plusieurs jours de pluie. Le beau temps après plusieurs mois de rigueur. Parmi les sans-abri qui font la queue ce dimanche (18 mai), beaucoup de visages que je ne connais pas, mais peut-être parce que c'est la première fois que je les vois, sans les écharpes, les bonnets, et les cols relevés pour garder de la chaleur, bloquer le froid, se protéger du vent.

Teihashi

Je remonte la ligne des sans-abri qui attendent la distribution de nourriture. Je lance un bonjour de manière aléatoire comme d'habitude. Certains me reconnaissent, on discute un peu : "beau temps", "ah oui, beau temps", "hier pas terrible", "demain pas terrible non plus". Bon, carpe diem alors. Ce soir, comme souvent il ya des tehaishi, des personnes qui proposent aux sans-abri du travail sur des chantiers. Les tehaishi peuvent être affiliés à des gangs mafieux, ou bien ils peuvent appartenir à une entreprise, petite ou moyenne, de construction. "Papa, tu veux pas travailler ?". Quand on sait que la moyenne d'âge est de plus de 50 ans, on se demande vraiment s'ils posent sérieusement la question aux sans-abri qui s'agglomèrent à la ligne d'attente.
Est-ce qu'ils trouvent des volontaires ou pas, je ne suis pas sûr, mais ce soir en tout cas, il y a un problème. Le tehaishi qui vient habituellement a amené son kohai qui pose la question rituelle...et se fait violemment  remettre en place par un sans-abri. Le teihashi n'apprécie pas la manière, répond, et ils commencent à se battre. Je ne sais absolument pas quoi faire. Heureusement, j'ai aussi mon sempai, un ancien sans-abri, voontaire aguerri. Il les sépare, leur dit d'arréter, les préviens que si ça continue la police risque de débarquer et la distribution de nourriture sera annulée définitivement pour cause de trouble à l'ordre public, ce qui sera bien ennuyeux pour tout le monde : plus de nourriture, plus de sans-abri, plus de teihaishi. Adieu veaux, vaches, cochons, couvées !
Pause.
Le plus âgé des tehaishi vient s'excuser auprès de nous pour le comportement de son jeune. Puis se dirige vers le sans-abri et lui dit de sortir de la queue pour aller se battre plus loin. Ils partent et commencent à se battre devant tout le monde. Le problème c'est que le sans-abri est mine de rien bien musclé et il met quand même une trempe au petit jeune, donc au final ils sont obligés de se mettre à deux sur lui. On ne peut toujours rien faire, mais deux contre un, c'est clair que l'honneur ne sera pas sauf ce soir, ni pour les uns, ni pour les autres. Pour personne finalement. Heureusement, la police intervient - on se demande des fois comment l'information circule aussi vite - et arrête tout le monde. La distribution de nourriture commence et tout le monde oublie tout ça.

intra-discrimination

Après la distribution, j'ai rendez-vous avec Torita san et son ami. On discute ensemble et en fait, je m'aperçois que Torita san gagne près de 100 000 yens par mois. Je lui demande : "mais pourquoi est-ce que tu ne prends pas un appartement, même pas cher ?". Il me dit que oui, il y a des appartements pas trop cher. pour 3 ou 4 man (30 000, 40 000 yens), il peut trouver un appartement avec des toilettes privées. C'est important pour lui. S'il n'y a pas de salle de bain, ce n'est pas grave, il y a toujours des bains publics, ou des douches payantes. Mais, des toilettes communes, il n'y a que les "gaikokujin" (étrangers) pour accepter ça. Je lui dis, les "gaikokujin ?". Je me sens un peu visé. Il doit oublier que j'en fais partie, mais il me dit, "oui, tu vois, les Chinois, les Coréens, ça ne les dérange pas. Mais moi, je n'aime pas partager mes toilettes, et puis je n'aime pas attendre". Une petite touche d'humour, mais on voit toujours dans les populations discriminées - comme ailleurs- des nouvelles catégorisations stigmatisantes.
Son ami m'avait fait la même surprise, il m'expliquait comment il était obligé de bouger régulièrement pendant la nuit, à cause des gardiens, et il m'expliquait :"Tu vois, ils ne comprennent pas que ce n'est pas parce qu'on a envie d'être ici qu'on y est. Et le fait de ne pas être traités comme des humains, des fois c'est dur". Et puis, sur le chemin du retour, au moment ou on croise un travesti, il met son doigt dans la bouche, et simule le vomissement. Et il me dit : "Ca, je comprends vraiment pas !".

Ethique de l'autonomie

Tout les deux aussi, mais peut-être d'autres sans-abri, sont également particulièrement remontés contre la distribution de nourriture qui se fait sans discrimination. N'importe qui peut venir manger, et en fait, il y a des personnes qui pourraient très bien s'acheter de la nourriture mais qui viennent faire la queue - pour faire des économies -, et ils prennent ainsi des repas aux "vrais" sans-abri qui ne dépendent que de la distribution de nourriture. Je leur réponds que c'est impossible de faire la différence entre les vrais et les faux sans-abri, qu'il faudrait faire une fiche sur chacun des 300 - 350 sans-abri qui viennent chaque dimanche et c'est impossible.
Cette division moralisante et vraiment très fortement ancrée dans la mentalité des sans-abri. Autrement dit, tant qu'on peut reposer sur ses propres forces, il ne faut pas dépendre des autres. Lors de notre conversation, cette idée, comme une basse continue, se manifestera une deuxième fois puis une troisième fois.
On parle toujours d'un possible appartement pour Torita san et je lui suggère de mettre une partie de son salaire de côté puisqu'il a un compte en banque. Et il me dit qu'avec sa condition physique - il est obligé de faire une dialyse presque toutes les semaines - il ne sait pas pour encore combien de temps il en a, et il préfère utiliser l'argent pour mieux vivre maintenant que pour vivre mieux demain. Je lui dis, oui peut-être, mais maintenant ça fait trois ans que tu es à la rue, et ça fait trois ans que tu as tort. Et tant mieux, il est toujours vivant, et il lui reste assez de mois et d'années pour penser à un appartement. Il n'est pas vraiment convaincu.
Même si je n'aime pas interpréter les paroles des acteurs en dehors du sens qu'ils donnent à leur discours, je me dis qu'il ne peux pas faire autrement, que l'idée de dépendre de la distribution de nourriture, des douches publiques alors qu'il peut encore compter sur ses propres forces, son propre salaire, est inconcevable. C'est la raison pour laquelle il n'estime pas les personnes qui viennent à la distribution de nourriture alors qu'elles ont encore de maigres moyens.
C'est également la raison pour laquelle il ne s'arrête pas de travailler alors qu'il pourrait vivre de la seikatsuhogo, le RMI japonais. En effet, sa condition physique difficile lui permettrait d'en faire la demande. Mais il ne veut pas et me raconte une histoire qui force son respect : "tu sais, un jour j'étais au centre d'aide sociale de Shinjuku, et il y avait une personne de 70 ans. Et elle m'a dit :" moi, j'ai 70 ans, et je n'ai jamais demandé la seikatsuhogo". Torita san, comme son ami, respectent profondément cette personne qui représente un exemple de vertu morale. C'est ainsi qu'il faut vivre.
La conversation concernant l'appartement était vraiment emblématique de cette volonté de vivre, et de s'en sortir, par ses propres forces. Il y a eu une dernière allusion, mais je ne sais pas si exactement, c'est un signe de volonté d'autonomie. Je lui dis que pour aider les sans-abri à trouver un appartement, il existe une association, Moyai, qui se porte garante pour les sans-abri. Mais, il me dit qu'il existe aussi des organismes privés qui font ça. Il ya même des organismes privés qui vous fournissent une adresse. Je lui dis que Moyai est probablement moins cher, et puis au moins il n'y a pas de yakusas dans l'affaire. Mais il n'est pas intéressé, en tout cas pour l'instant. Je ne sais pas si c'est vraiment pour des raisons d'autonomie de soi, ou bien s'il ne veut pas être défini comme un sans-abri. Il doit y avoir des deux en même temps, car finalement, dans l'approche de Torita san, le "vrai" sans-abri c'est celui qui ne peut plus vivre de ses propres ressources.

Publié dans Paroles sans-abri

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