Berlitz en grève et internet

Publié le par David-Antoine Malinas

Les professeurs de Berlitz sont en grève depuis 14 mois. Il y a un long article sur ce sujet dans le Japan Times. Dire que j'ai failli travailler pour cette compagnie (et oui, les deux dernière années de doctorat ont été un peu raide). Un peu comme d'autres entreprises qui enseignent les langues étrangères, les salaires ont été compressés pour les nouveaux profs. Je me souviens aussi d'une autre école (qui m'a d'ailleurs viré, j'en suis un peu fier maintenant) qui faisait la même chose, rémunération au nombre d'élèves par exemple.
L'entreprise essaye de faire peur au syndicat qui s'est formé en menaçant légalement ses membres volontaires. C'est un retournement dans l'usage du droit que j'ai pu signaler dans un article à paraître (enfin j'espère, ça justifiera de mes nuits blanches), ou je note :

"Les mouvements d’habitants comme le mouvement des précaires doivent, pour négocier avec le pouvoir politique, arriver à activer des « tierces-parties » dont l’engagement favorise « l’entrée dans l’arène implicite ou explicite de négociation d’une manière favorable aux protestataires » (LIPSKY Michael, 1968). Dans le cas des mouvements d’habitants, cette arène est le plus souvent l’arène juridique à travers la mobilisation d’experts – scientifiques et juristes – et s’il existe de nombreux exemples de ce type, le plus symbolique, en ce qu’il en révèle également les limites, est celui de Minamata (JOBIN, Paul, 2006). En revanche, le mouvement des sans-abri de Shinjuku inaugure de nouvelles techniques : l’utilisation de l’arène médiatique et la mobilisation par ce biais de l’opinion publique pour obtenir par une pression morale – plutôt que légale – l’ouverture de négociations."


On peut élargir le terme "mouvement des sans-abri" à celui de mouvement des précaires et des très précaires. Autrement dit l'usage du droit passe des contre-pouvoirs au pouvoir.


Ce qui m'intéresse aussi beaucoup dans cet article, c'est l'utilisation d'internet par le syndicat Berlitz :


"Internet technology has given us a chance to go almost head to head with the company, which has far greater financial and public relations resources to construct a positive self-image," says Carlet. "We have used our site — www.berlitzuniontokyo.org — for general information and YouTube for visuals on our public appeals for support for the strike." (Japan Times, 17 février)


C'est pas tous les jours qu'on peut avoir une citation aussi claire. Produire une information à deux coûts : celui de sa création et celui de sa diffusion. Tout le monde peut plus ou moins créer de l'information, même si bien sûr il y a probablement des différences de qualité par-çi par-là.  Une entreprise comme un syndicat peut produire de l'information. Mais tout le monde ne peut pas se payer la diffusion et la répétition de cette information. Ainsi, l'entreprise à une force de diffusion de l'information, à travers les media traditionnels (journaux, télévision), qui est nationale, voire internationale et qui permet de dire : notre entreprise est une bonne entreprise. En revanche, les syndicats ne peuvent se "payer" les media traditionnels. Si l'organisation d'une grève comme celle de Berlitz qui dure depuis près de 14 mois passe inaperçu des médias, comment faire pour dépasser le localisme de l'action collective ? Comment obtenir un soutien massif ?

C'est là où effectivement le recours au medium internet est fondamental puisqu'il permet d'exposer au monde entier ses griefs et ses actions. L'utilisation du site internet dans le cas de Berlitz est intéressant, mais il faudrait vraiment qu'un compteur soit mis en place. En effet, il est impossible de savoir combien de personnes sont passées sur le site.

On peut à partir de là très bien imaginer des guerres sur internet entre web master interposés. A chaque fois que je tape dans google "Berlitz", est-ce que c'est le site de la compagnie qui va venir en premier ou bien celui du syndicat en lutte ?  Est-ce que le syndicat va apparaitre dans la première page, la seconde page etc. ? J'ai fait le test, et pour l'instant ça n'apparait pas si on tape seulement "Berlitz". Il faut taper "Berlitz" et "syndicat". Ca le fait moins.


Mais c'était quand même intéressant d'aller sur la page internet du site http://berlitz.generalunion.org/ puisqu'il y avait cette information (mais toujours pas de compteur) :


"Friday, October 24
More than 120 people came out to support Bengunto (Berlitz Union Tokyo) as they stepped up the campaign at Berlitz and submitted demands to their parent company, Benesse. General Union Berlitz Branch also submitted demands over our paid break/pay increase, and health and pension demands.

A steady down pour couldn't dampen the spirits of our supporters, with 80 Kanagawa City Union members attending. After an hour long demonstration in front of Benessee, we moved en masse to Honda headquarters in Aoyama to support Kanagawa City Union over asbestos issues."


En fait si on fait une addition simple :  il y a 120 personnes, mais il y avait 80 soutiens de la KCU, donc le nombre de membres de la Bengunto était de 40, donc mathématiquement une minorité. C'est là l'occasion d'un deuzième coup de pub pour mon article concernant la particularité des mouvements sociaux actuels au Japon (en tout cas sur les précaires) :


"Une différence majeure entre les mouvements d’habitants et le mouvement des précaires concerne tout d’abord l’origine des constituants. En effet, dans le premier cas, il s’agit de mouvements parochiaux dont le cœur de la mobilisation est composé des personnes qui sont directement concernées par les gains qui pourraient découler de leur action collective. Un exemple typique serait une lutte contre la construction d’un barrage ou une centrale nucléaire qui mobiliserait les populations riveraines ou avoisinantes. En revanche, l’action collective du mouvement des précaires se caractérise par son caractère composite et le rôle majeur joué par des « soutiens extérieurs » (McCARTHY John, ZALD Mayer 1977),  c’est-à-dire des militants qui ne profitent pas des résultats de l’action collective mais en favorise l’émergence, le maintien et le développement."


Dans le cas de la Bengunto, c'est plutôt un échange de bons procédés : vous venez nous aider avec nos problèmes, et puis après on va vous aider avec vos problèmes. Ces alliances se multiplient entre les groupes qui viennent en aide aux travailleurs précaires (précarité du travail et des conditions de travail) notamment parce que les syndicats qui s'en occupent sont de (toutes) petites structures qui n'ont pas beaucoup de moyens et donc "mutualisent" leur ressources humaines. Par exemple, une des plus connues de ces syndicats à adhésion individuelle est la Seinen Yunion qui a ... trois permanenciers (et encore le troisième vient d'être recruté).


 

Publié dans Précarité des jeunes

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ludoli 22/02/2009 09:25

Salut David-Antoine,merci beaucoup pour toutes les informations récemment mises et qui me rendent le Japon plus transparent.

David-Antoine Malinas 24/02/2009 05:43


Bonjour Ludoli,

Merci pour le commentaire !
Au plaisir.

Dam