Requiem pour la grande classe moyenne japonaise

Publié le par David Malinas


La grande classe moyenne japonaise dans le Japon de l'après-guerre
  
L'existence d'une grande classe moyenne (chû no chû) est devenue l'une des caractéristiques principales de la société japonaise après la seconde guerre mondiale.
Les statistiques mettent ainsi en évidence une augmentation régulière du sentiment d'appartenance à cette catégorie jusqu'aux années 70. Pendant cette décennie, près des deux tiers des japonais se considéraient comme membre de cette classe, et ce malgré deux chocs pétroliers. Un pic est ainsi atteint en 1973 ou plus de 60 pour cent des japonais s'y réfèrent pour définir leur position sociale. Au développement de cette grande classe moyenne, qui marque l'entrée du Japon dans l'ère de la production et consommation de masse, correspond une résorbtion rapide des classes "inférieures". Ainsi, le sentiment d'appartenance à une classe moyenne inférieure (chû no ge) ou à une classe inférieure (ge), qui représentait près de 50 pour cent de la population jusqu'en 1960, s'effrite rapidement et s'établie durablement au dessous de 30 pour cent jusqu'à la fin des années 70. Il est à noter en particuler la faiblesse du  sentiment d'appartenance à une underclass qui passe de 17 pour cent en 1958 à moins de 5 pour cent.
L'entrée dans la décennie des années 80 est marqué par une tendance à un moindre sentiment d'appartenance à cette grande classe moyenne - un peu plus de 50 pour cent - et une augmentation  du nombre de personne qui se considère comme membre de la classe moyenne inférieure - un tiers de la population japonaise interrogée. Néanmoins, le processus ne semble pas irréversible comme tend à le montrer l'évolution des statistiques pendant les années 90.

La bipolarisation des positions sociales à partir des années 90
 
En effet, au cours des années 90, une remontée du pourcentage d'appartenance à la classe moyenne ainsi qu'une baisse du taux d'appartenance à la classe moyenne inférieure ainsi qu'à la sous-classe est perceptible. Cette évolution n'est pas sans rappeler les années 70, avec ce qui pourrait être perçu comme une retour de la grande classe moyenne. Néanmoins, comme l'a noté Miura Atsushi, la particularité des années 90 est à rechercher ailleurs, dans l'augmentation, à un niveau jamais connu depuis la seconde guerre mondiale, du nombre de personnes qui s'apparentent à la classe moyenne haute (chû no jyô). Pour la première, cette catégorie dépasse 10 pour cent de la population.
Cette nouvelle tendance s'est confirmée pour les années 2000. Le taux de personnes qui s'apparentent à la classe moyenne supérieure ou la classe supérieure (jyô) s'est stabilisé au dessus des 10 pour cent. En revanche, il est de signaler une tendance à la baisse du nombre de personnes qui se considèrent comme membres de la classe moyenne - pourcentage qui se rapproche à nouveau de 50 pour cent - ainsi qu'une augmentation du nombre de persones qui se considèrent comme membres de la classe moyenne inférieure ou l'underclass. Ces deux catégories représentent désormais plus des deux tiers des réponses.

Un nouvel esprit du capitalisme (Boltanski/Chapello)

En prenant en compte les récentes tensions identitaires à la fois vers le bas et vers le haut de l'échelle social, il est de souligner, à rebours, que l'existence d'une grande classe moyenne n'était pas seulement le résultat d'un puissant progrès matériel qui a tiré vers le haut les classes inférieures. Elle servait également, et paradoxalement, de marqueur d'identité sociale pour les classes les plus aisées, en contradiction certaine avec leur aisance matérielle. En ce sens, la vertue homogénéisante de la grande classe moyenne doit être comprise tant d'un point de vue materialiste que symbolique.
Son lent effritement doit également être interprété dans cette double perspective. Il y a sans nulle doute la régression des conditions de vie au Japon rendue perceptible par la massification du nombre de personnes qui se situent désormais en bas de l'échelle sociale.  Mais le changement le plus important, et pourtant le moins visible, est celui des classe supérieurs, qui  "jouent" de moins en moins le jeu identitaire de la classe moyenne.
En ce sens, la bipolarisation des conditions sociales n'est pas seulement un problème économétrique, un coefficient de Gini devenu trop fort et sur lequel il serait possible d'intervenir. Il correspond plus certainement à la fin d'un paradigme et le début d'un nouvel esprit de la réussite.


Sources:
L. Boltanski, E. Chapello, le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999
Gouvernement Japonais, kokumin seikatsu seron chôsa (Enquête d'opinion sur la vie des Japonais), 2004
Miura Atsushi, karyûshakai, aratana kaisô shûdan no shutsugen (la précarisation de la société, le phénomène de nouvelles classes  ), kobunsha shinsho : Tôkyô, 2005

Publié dans Précarité au Japon

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