Intervention à la Journée Francophone de la Recherche

Publié le par David Malinas

Suite à mon intervention (vidéo accessible ici), il y a eu une question à laquelle je vais répondre un peu plus précisément à l'écrit.

Une première question portait sur l'influence de la SRK sur les journaux. L'éviction des sans-abri du souterrain a, en effet, reçu une très large médiatisation tant des médias visuels que écrits. Comment  expliquer l'importance dans les médias qu'a pris un évènement sporadique, qui concerne une population infime de la population japonais ?

Tout d'abord, il faut considérer le fait qu'une partie des militants s'est investie consciencieusement pour attirer l'attention des médias. Le plan d'éviction a été rendu public de nombreux mois avant l'éviction proprement dit. L'éviction a eu lieu en janvier 1996 et le plan d'éviction a été annoncé à la fin de l'été 1995. Il y a eu une période de plusieurs mois, pendant laquelle, la SRK a essayé et réussi à attirer l'attention sur cette politique en organisant plusieurs manifestations.

Ensuite, les sans-abri, et plus particulièrement encore les sans-abri de Shinjuku, per se ont attiré l'attention des médias. C'était un nouveau phénomène qui s'expliquait difficilement dans une société qui croyait encore à son modèle égalitaire. Pour le meilleur comme pour le pire il y avait un débat public concernant la présence de ces personnes dans la rue, débat qui avait, bien sûr, une visibilité dans les médias. Par exemple, en 1989, je pense qu'il y a eu le tout premier reportage de la NHK sur le phénomène des sans-abri à Ueno. Des sans-abri, dans des boîtes en carton, c'était du jamais vu, mais il y avait encore beaucoup de méconnaissance, et la conclusion du présentateur est assez représentatrice : " chacun peut vivre comme il veut". Cette phrase en dit autant sur les péjugés concernant la pauvreté choisie que sur la croyance dans un système qui assure sa place à tous et à chacun.

Shinjuku, d'un point de vue de la logique médiatique, c'était encore plus intéressant, car il y avait un contraste saisissant entre le quartier ouest de Shinjuku, représentant la réussite internationale du Japon avec son îlot de gratte-ciel, ( 'les gratte-ciel symbolisent (...) le triomphe du monde des affaires et d'une certaine conception de la technique", encyclopédie multimédia hachette), et, dans les souterrains de cet ensemble, les sans-abri avec leurs tentes de carton. Il y avait une confrontation des genres qui était spectaculaire.

Il était donc peut-être moins difficile pour la SRK d'attirer l'attention des médias que pour d'autres catégories de personnes (par exemple les handicapés) car il y avait déjà un éclairage de la part des médias sur cette question. Ce qui a été probablement plus difficile, mais qui a été facilité par l' "amateurisme" des autorités, c'est de réussir à diriger le sentiment d'antipathie qui s'exprimait de la part de l'opinion publique à l'encontre des sans-abri en un sentiment d'antipathie à l'encontre de la Mairie de Tokyo (et là on repart, en partie, sur l'influence de la SRK sur le coût économique et l'inefficacité de la politique d'éviction).

Le jour de l'éviction a été particulièrement important pour obtenir le soutien de l'opinion publique et déligitimer les autorités. Les images de l'éviction, avec la police, pas l'administration, mais la police avec les policiers anti-émeute, qui interviennent contre des sans-abri - pour l'opinion, il n'y a pas de différence entre les sans-abri et les soutiens aux sans-abri -, ont été relayées par tous les médias et ont entraîné une protestation sinon massive, du moins visible et quantifiable de l'opinion publique. Je pense que ce doit être noté parce que c'est la première fois que l'opinion publique a réagi, en tout cas indirectement, en faveur des sans-abri au Japon. Maintenant, il est très claire que la SRK a été dépassée par le résultat de son travail sur les médias. Elle ne pensait pas que le "retour sur investissement" serait aussi important.

Et pour aller dans le détail de cette histoire, il n'y avait pas décision unanime sur l'attitude à avoir le jour de l'éviction : fallait-il s'esquiver avant que les autorités arrivent, fallait-il résister, mais à ce moment là, avec quels moyens, et avec quelle force : résister pacifiquement ou résister violemment. Les personnes qui au sein de la SRK s'étaient occupées à intéresser les médias à cette affaire ne souhaitaient pas qu'une résistance se développe et préféraient quitter les lieux avant l'intervention de la police. Dans la confusion de l'intervention de la police, il y avait, en effet, un risque de débordement qui pouvait mettre à bas tout le travail jusqu'alors réalisé pour obtenir le soutien de l'opinion publique. D'autant plus que ceux qui souhaitaient résister avait une longue expérience des luttes violentes. Donc la crainte était vraiment justifiée. Mais finalement, il y a eu un consensus sur une résistance pacifique, un sit-in, donc personne n'aurait pu, alors, prévoir l'effet du traitement par les médias.

Publié dans Activité Scientifique

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