Distribution de nourriture à Shinjuku

Publié le par David Malinas

Ce dimanche, il faisait beaucoup plus doux que la semaine dernière. Belle journée ensoleillée, et une soirée douce : il faisait encore 15 degrés C à Shinjuku à 10 heures du soir. Dans le parc central, à l'heure de la distribution de nourriture, près de 300 sans-abri faisaient la queue. C'est un chiffre moyen habituel, qui est moitié moins qu'avant, c'est-à-dire avant la politique de la Mairie de Tokyo de réinsertion par le logement des sans-abri.
Ca fait maintenant 5 ans que je viens à cette distribution organisée par la Shinjuku Renraku Kai, et c'est seulement la semaine dernière que j'ai pu parler avec un des sans-abri qui participent à la préparation des repas. Il est membre de la SRK depuis le début, c'est-à-dire quand les rapports entre la Mairie de Tokyo étaient beaucoup plus conflictuels.
Il commence à me parle de son dos qui lui fait mal et en lui demandant pourquoi, je m'aperçois qu'il commence à me raconter sa vie. Je lui pose des petites questions pour obtenir plus de renseignements, sans quitter le ton du "badinage", en essayant de ne pas casser le flux de parole. Ce n'est pas facile car il est chargé de compter les sans-abri qui viennent faire la queue. Comme il parle de sa vie personnelle, il s'éloigne un peu des derniers arrivés pour continuer à parler, mais je me demande aussi si ce n'est pas pour essayer de rompre le charme, de se détacher physiquement de mes questions. L'entretien prend les allures d'un tango.

Matamabe san est né à Sendai. Ses études se sont arrêtées au lycée. Il a trois frères et soeurs mais ne les voit plus, parce qu' "ils sont assez traditionnels". Les liens avec sa famille, puisque ses parents sont morts il y a quelques années, sont donc totalement rompus. Il commence à travailler à l'âge de  18 ans pour  une grande entreprise qui s'occupe des standarts téléphoniques. C'était l'époque où les liaisons téléphoniques n'étaient pas encore automatisées et il fallait un standardiste. Il ne reste pas plus d'un an dans cette entreprise, et part pour Shinjuku, pour Kabukicho.
A la seule évocation de ce nom, ses yeux pétilles. Kabukicho, à partir des années d'après-guerre, c'est le nouveau monde de la vie nocturne. Il le découvre à l'âge de 20 ans et ne repartira jamais de Shinjuku. A 22 ans, en 1969, il entre dans une entreprise de transport de riz. Il est bien payé mais le travail implique aussi de vider les camions. Il faut alors transporter des sacs de riz de trente kilos qui lui ont détruit le dos.
Matamabe san aimait bien boire et s'amuser, et probablement, même s'il n'en a pas parlé directement avec moi, il aime bien aussi parier sur les courses de chevaux. Il a peu d'économies. Il emprunte quelques fois à son patron. Lorsque son patron meurt et que l'entreprise ferme, il cherche des petits boulots. Il travaille notamment comme serveur dans un bar (izakaya).
Son expérience de la rue est ératique, et finalement difficile à définir exactement. Il refuse de se définir comme sans-abri. Il est certes resté à la rue quelques fois mais c'était "uniquement parce que j'avais trop bu avec des amis et que j'étais trop fatigué pour retourner à la maison". Mais l'impression qui demeure est qu'il s'agissait d'amis de la rue. Etant donné le degré de discrimination des sans-abri au Japon, il connaissait probablement ces personnes suite à une expérience plus ou moins prolongée de la rue.
En 1995 ou 1996, il rentre en contact avec un membre de la SRK - ou plutôt un membre de la SRK rentre en contact avec lui, ce qui permet également de cerner son profil de sans-abri ou de mal-logé. Il devient  volontaire auprès de la SRK, et s'occupe notamment du transport de la nourriture de Sanya, dans les quartiers nord de Tokyo, à Shinjuku.

Maintenant Matamabe san n'est plus sans-abri. Il vit dans un appartement. J'espère que je pourrais mettre à jour les années récentes de sa vie lors d'un prochain tango.

Publié dans Paroles sans-abri

Commenter cet article

leti 07/12/2008 12:07

bonjour, comme je fais une recherche pour un travail scolaire sur les sans-abri du japon, j'ai lu avec grand interet quelques-uns de vos articles sur votre site internet japoncontemporain.com.puis-je vous demander si vous faites partie d'une association quelconque, etc ? j'aurais d'autres questions, mais je ne veux pas remplir la section commentaires ^^d'avance je vous remercie de me contacter par mon email.

David-Antoine Malinas 08/12/2008 16:16


Merci pour le message, je vous envoie un mail.