Distribution de nourriture : dimanche 2 décembre

Publié le par David Malinas


Il ne faisait pas trop froid ce dimanche. Un peu moins de 300 personnes attendaient pour la distribution de nouriture et de vêtements. Lorsque j'arrive, je dis bonjour aux volontaires - plutôt nombreux maintenant - et puis je remonte la file des sans-abri qui attendent le repas, alignés sur trois rangs. Je lance un "bonjour" à intervalle irrégulier. Parfois j'ai une réponse, parfois un contact, souvent rien. Desfois, je revois des visages que j'ai déjà vu pendant la patrouille. On discute du temps, surtout maintenant que c'est l'hiver.  Et puis aujourd'hui, pour la première depuis un moment, Takano san est venu nous aider pour la  distribution de nourriture.

Takano san

Takano san est né à Kyushu mais il est arrivé à Tokyo quand il était très jeune. Il habitait près de Asakusa. Il connaît aussi Sanya mais n'y est jamais allé pour travailler. Il a vécu avec ses parents jusqu'à ce qu'ils déménagent de Tokyo pour Shizuoka. C'était quand il avait une trentaine d'années. Il trouvait alors facilement du travail et ses employeurs fournissaient également le logement, plutôt de bonne qualité comme il dit, mais en tout cas précaire. Il ne s'agit pas d'un appartement avec un loyer mais une place dans un buisness hotel. Il était donc dans une situation où il n'avait pas de logement indépendant de son emploi.
A partir de 50 ans, il devient plus difficile de trouver du travail. Il existe, selon lui, une limite juridique, et surtout une préférence des recruteurs pour les personnes plus jeunes (20 - 45 ans). Jusqu'alors, il avait entendu parler du phénomène sans-abri, sans se sentir concerné. Il avait vu  aussi des sans-abri à la télévision. Il raconte donc avec le plus grand étonnement ses premières nuits à la rue. Plusieurs fois dans l'entretien informel revient cette incrédulité face à sa situation actuelle de sans-abri et la honte qui s'y attache.

La relation avec la famille

Il entretient toujours de bonnes relations avec sa famille mais ne souhaite pas revenir auprès de ses parents. Le sujet des parents de Takano san est difficile à aborder parce qu'il refuse de les revoir, comme la plupart des sans-abri, à cause d'un sentiment de honte assez complexe. Il ne s'agit pas de la honte qu'il peut imaginer procurer à ses parents en leur apprenant qu'il est sans-abri ou bien la honte qu'il peut ressentir face à ses parents, d'être l'enfant qui a échoué. Il y a de ça aussi, sûrement. Il n'y a pas de fils prodige au Japon, c'est vrai. Mais la plus forte figure, c'est le voisin. La honte apparait lorsque les parents doivent rencontrer leurs voisins et répondre à la question : "alors que devient votre grand ?" ou bien "comment vont vos enfants ?". Il est alors nécessaire de cacher le fait que le fils est un sans-abri, c'est-à-dire, un être considéré comme déviant et qui met ainsi en péril la réputation de sa famille par son lien génétique. Benedict faisait la dichotomie entre société de la honte et société de la faute. Dans la situation de sans-abri, les repères théoriques se perdent. Un peu de honte, un peu de faute, et plus de lien social.
Il est alors difficile de l'interroger directement  sur ce sujet  : "pourquoi est-ce que tu ne rentres pas ?", "tes parents t'attendent", sont des phrases qui pourraient être blessantes. Je préfère alors insister sur la chance qu'il a d'avoir des parents, encore, à 55 ans. Je l'ai relancé récemment  sur ce sujet : c'est l'hiver maintenant, il va faire froid. La semaine dernière, il s'est fait voler ses économies, près de 80 000 yens qu'il avait économisé en travaillant plusieurs semaines dans la réfection intérieure des bâtiments. En hiver, le nombre de sans-abri augmente dans le souterrain de Shinjuku. Ils y trouvent refugent face au froid. Mais les tensions augmentent également : les places pour dormir sont plus dûr à trouver, il y a des vols de vêtements, de place, de sous. Maintenant qu'il n'a plus assez d'argent pour se protéger du froid dans un hôtel, est-ce qu'il ne devrait pas penser à retrouver ses parents, même pour une courte période ? Je suis sûr qu'ils seraient contents. Mais lui ne veut pas. Il estime qu'il n'est pas possible de revenir parce que là-bas à Shizuoka, il n'y a pas de travail et il ne veut pas rester à la maison de ses parents sans rien faire.
Il souligne finalement qu'il devra rentrer à Shizuoka, un jour, pour prendre soin de ses parents qui deviennent vieux. Quelqu'un doit s'occuper d'eux. Il a une soeur, mais c'est lui l'aîné. Logiquement, c'est lui qui doit revenir, mais logiquement, c'est aussi lui qui, pour l'instant et pour longtemps, ne peut revenir.

Publié dans Paroles sans-abri

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