Intérimaire, CDI : frontière incertaine

Publié le par David Malinas

Dimanche 16, c'était la journée de la distribution de nourriture. Il y avait moins de personne que d'habitude, près de 280. Et puis, lors de la patrouille, notre groupe s'est trop distendu et nous nous sommes perdus de vue. J'ai recherché les autres et puis je suis tombé, par hasard, sur une personne que je connaissais déjà.

Il s'agit de Arakawa san, il est membre du syndicat national des intérimaires (haken union), et ce soir c'est la fête de fin d'année. Il va faire un discours de clôture car il vient, après un an de négociation, de gagner son combat contre l'entreprise qui l'employait et ne lui avait pas payé plusieurs mois de salaire.  Il s'agissait d'une  entreprise d'aide aux personnes âgées, un marché fleurissant dans une société vieillissante. Maintenant, il a un autre travail, mais pour quelques jours. Ce n'est pas du "spot haken (travail intérimaire d'un jour ou de quelques heures)", mais ça s'en rapproche. Le lot de la plupart des travailleurs intérimaires - désormais 30 pourcent de la population active au Japon - c'est à la fois cette instabilité de l'emploi, mais aussi, l'absence de sécurité : pas d'assurance chômage, pas d'assurance santé, pas de contribution de l'employeur pour la retraite. Comment s'imaginer autrement qu'en bonne santé, à jongler entre des emplois, maintenant plutôt du tertiaire, jusqu'à un âge avancé où les économies faites sur cette main d'oeuvre vont se transformer en énorme créance, en dette. Car il faudra bien que l'Etat interviennent pour aider économiquement ces personnes à vivre dans leurs dernières années. Ce qu'aujourd'hui les entreprises ne payent pas, c'est la société toute entière qui demain le payera, mais demain, c'est demain...

L'autre solution se serait un emploi stable, un CDI que l'on oppose encore souvent à ces statuts précaires. Ce soir, après le discours de arakawa san, j'ai rencontré, Himoko. Un nom bien traditionnel pour une femme japonaise, et, a priori, un statut d'emploi également traditionnel. Elle est salariée d'une petite entreprise qui fait des poupées japonaises, de manière redondante mais vraie, traditionnelles.
Cependant, une fois embauchée à 200 000 yens par mois, elle a découvert que son statut de CDI venait avec beaucoup des contraintes des travailleurs précaires. En particulier, elle n'a pas d'assurance santé. Je n'ai pas demandé pour la retraite, mais comme elle a déjà quarante ans et qu'elle est revenue de l'étranger l'année dernière, elle doit également se faire du souci de ce côté-ci. Elle souligne aussi que, desfois, sa situation est pire que les travailleurs intérimaires, notamment en ce qui concerne les heures supplémentaires, considérées dans son entreprise comme un service, non rémunéré, offert à l'entreprise.

Elle se soucie surtout de l'absence de couverture santé. Maintenant, elle est couverte par sa mère qui l'a prise sous son nom. Mais c'est illégal. En effet, Himoko travaille et elle ne peut plus être prise en charge par sa mère. Mais, pour l'instant, il n'y a pas d'autres solutions. Elle a demandé plusieurs fois à son entreprise de lui accorder une protection santé, mais elle s'est heurtée à un refus systématique. Sa mère lui demande de faire quelque chose car elle ne veut pas perdre sa protection sociale à cause de sa fille.
C'est la fête de fin d'année du syndicat des intérimaires. Himoko, salariée, connaît cependant comme eux, les mêmes problèmes. Mais le passage à l'action collective, à la protestation, est peut-être encore plus difficile. Elle sait que si elle fait appel au syndicat pour faire respecter ses droits, elle va perdre son travail. Maintenant, elle a quarante ans, avant d'être embauchée comme CDD par cette entreprise, elle en a démarché près d'une centaine. Perdre son travail, à son âge, est un risque fantastique. Il y a peu de chance qu'elle retrouve un emploi stable, et même sur le marché de l'emploi précaire, elle serait en concurrence avec des personnes beaucoup plus jeunes.
Il n'y a pas d'autres solutions, pour l'instant, et quand 
elle parle, parfois,
son sourire franc se fige.

Publié dans Paroles sans-abri

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