Distribution de nourriture Dimanche 6 janvier

Publié le par David-Antoine Malinas

Kinoko san

Ce soir là, il ne faisait pas trop froid. Kinoko san m'a appelé l'après-midi pour qu'on se voit. Rien de spécial en fait. Nous sommes juste allés au McDonald pour boire un coup. Sur le chemin un ami lui téléphone pour lui demander de l'argent. Il a besoin de 500 yens (3 euros) pour partir à Nagoya pour un nouveau travail. Kinoko lui dit qu'il est fauché. C'est vrai d'ailleurs. Il m'explique qu'en décembre, il est parti de son dortoire sans prévenir, sans dire à personne où il était - il ne me le dira pas non plus - , et lorsqu'il est revenu, le travailleur social lui a posé de nouvelles conditions pour recevoir son "aide vitale (seikatsuhogo)" (aide au logement, aide comme handicapé). Désormais, il  doit demander de l'argent à la permanence de Shinjuku lorsqu'il en a besoin, et il ne peut retirer que 2000 yens au maximum. Donc, il doit y aller chaque jour. La bonne nouvelle, que j'avais plus ou moins comprise, c'est que désormais, il a cette aide minimium et il n'a plus besoin d'être à la rue comme lorsque nous nous sommes rencontrés la première fois.


Imamizu san

On parle un peu de son ami que je vais rencontrer plus tard dans la soirée, mais avec lequel je ne vais pas arriver à parler. C'est un "cafe nan min", un réfugié des cafés mangas, un des ces jeunes qui enchaîne les petits boulots et dort soit chez des amis, soit au McDo, soit à la rue faute de logement personnel. Il a vingt ans, un sourire qui dévoile toutes ses dents, une belle permanente aussi dont il s'excuse en disant, "non, non, je ne suis pas un Yakusa". Il a des vêtements hors saison, belle allure de magazine mais il doit avoir froid. Pourtant, il va rester comme volontaire avec nous, pour pouvoir manger à la fin de la distribution de repas. Il se joint aussi à la patrouille Shinjuku Est, la plus difficile parce qu'elle est vraiment longue. Lorsqu'il revient, il a l'air vraiment fatigué. On part ensemble, je voudrais bien prendre un verre avec lui pour parler un peu de sa vie, mais j'ai peur qu'il me demande de l'argent, que je sois instrumentalisé. Je suis géné aussi de n'avoir de l'intérêt que pour sa situation et peu pour sa personne, que je l'intrumentalise finalement. C'est une difficulté que je n'ai plus avec les sans-abri car ce n'est plus mon sujet de recherche spécifique, mais je l'ai désormais avec les autres précaires. Si je n'arrive pas à développer une relation personnelle, j'ai l'impression d'être de mauvaise foi.

Un long deuil

On ne dira jamais assez combien la société japonaise a changé depuis la fin des années 90. On est passé d'un sentiment de déni de crise au sentiment d'un long deuil qui n'en finit pas. Ainsi, lorsqu'au début des années 90, le phénomène sans-abri est apparu au Japon, il ne représentait pas plus quantitativement que ce que représente les "café nan min" soit 5 000 personnes sur tout le territoire. Les calculs sont, dans les deux cas, toujours aussi flous mais à l'époque le phénomène sans-abri était considéré comme une crise morale. "Ces gens là", les sans-abri, ne voulaient pas assumer leur rôle social et les responsabilités qui vont avec au sein de l'entreprise, du quartier ou de l'entreprise. Plus encore, ils avaient cette réputation de vouloir vivre au crochet des subsides publics au sens très large du terme, c'est-à-dire l'aide sociale, pourtant rachitique et chichement distribuée, mais aussi l'espace public utilisé de manière privative et gratuite. Le chercheur verra surtout de la mauvaise foi et la dénoncera enquêtes à l'appui. Non, les sans-abri ne sont pas dans la rue parcequ'ils aiment ça, Non, ils n'utilisent pas l'aide publique. Mais si on prend au sérieux cette mauvaise foi, si on essaye de la décripter, on peut comprendre qu'il y avait  alors, encore intacte, une vrai foi envers le modèle japonais. La vie pouvait, devait continuer encore comme avant. Le chômage n'était encore qu'à 2 pour cent, la dette publique
était encore faible, et les politiques keynesiennes - des centaines de milliards de yens englouties - allaient sûrement faire leur effet. Les sans-abri, selon tout ce qui était dit du modèle japonais qui assurait sa place à tout un chacun, ne pouvaient être que des personnes qui avaient choisi de vivre en dehors de ce contrat social.

Dix ans plus tard, au début des années 2000, c'est le terme de "réfugié" qui a été utilisé pour définir ces jeunes japonais qui travaillent et vivent au bord de plus en plus large de la société japonaise. Ils ne représentent pas grand chose en termes quantitatifs. 5000 personnes, peut-être plus, pour une population de plus de 120 millions d'habitants. Une goutte d'eau prise en photo par les médias. Mais si on accorde de l'importance aux termes, à la taxinomie, on réalise combien la société japonaise ne pense plus de la même manière ses exclus. Réfugiés. Selon les Nations Unies, est considéré comme telle, "une personne qui se trouve hors du pays dont elle a la nationalité ou dans lequel elle avait sa résidence habituelle, qui craint avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques". On soulignera alors que la situation de réfugié accorde toute son importance à des facteurs extérieurs et contraignants, indépendant de la volonté de la personne, afin d'expliquer sa présence en dehors de son son lieu de vie habituel. Entre la faute morale des sans-abri et la causalité sociale évoquée symboliquement pour définir  la frange extrême des travailleurs pauvres, les mentalités ont évoluées bien au-delà de la révolution Koizumi.

Le texte onusien continue cependant. Un réfugié est aussi une personnes  "qui ne peut ou ne veut se réclamer de la protection de ce pays ou y retourner (...)''. Espérons dans le cas du Japon, deuxième puissance économique mondiale, que cette protection pourra être accordée, sinon réclamée.

Publié dans Paroles sans-abri

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