Pauvreté et Inégalité aux States (2)

Publié le par David-Antoine Malinas

Catégorie : réflexion

 

problématique

Pourquoi est-ce que dans certains pays, comme la France ou le Japon, les populations déshéritées passent à l'action collective, et pourquoi dans un pays comme les Etats-Unis, on est bien en mal de trouver un mouvement des pauvres ou des exclus. Pour poser la problématique, la Californie est peut-être un bon exemple pour deux raisons :

Il s'agit d'un Etat qui est, du point de vue des lois sociales, beaucoup plus avancé que d'autres Etats. Lorsque je suis arrivé à Stanford, une étudiante en doctorat m'a ainsi dit que quand elle travaillait comme serveuse au Colorado, elle était payée 2 dollars de l'heure et que les pourboires étaient comptés comme salaire (afin d'arriver au salaire minimum). En californie, le salaire minimum est de 8 dollars de l'heure sans les pourboires. C'est juste un exemple, mais il y a là un premier contexte qui semble favorable à l'action collective, le fait qu'on soit dans un Etat plutôt progressiste. Bien sûr ce côté progressiste n'est pas limité aux lois sociales. L'engagement des personnes est très forte dans plusieurs directions comme l'environnement. Je n'ai jamais vu autant de Prius (la voiture hybride de Toyota) qu'ici. Ma propriétaire qui roule avec ce modèle a dû attendre six mois avant d'être livrée ! Il y a eu aussi tout le tri et le recyclage des déchets... et puis il y a eu aussi des manifestations contre la guerre en Irak, donc un mouvement pour la paix qui est fort. Il semble qu'il y ait beaucoup d'organisations qui existent déjà et qui pourraient se saisir de la question des inégalités croissantes en faisant une simple extension de cadre (c'est-à-dire qu'ils s'arrangent pour unifier dans un même combat par exemple lutte contre la guerre et lutte contre les inégalités).  

Le deuxième point, c'est que la californie est un Etat qui est particulièrement touché par la crise. J'ai montré dans le poste précédent le nombre de saisies sur la carte google, mais il y a aussi le taux de chômage qui est passé de 6 pourcent à 12 pour cent en un an, et un chômage qui semble toucher à la fois les jeunes et les vieux.  Alors que le programme fédéral de prolongation de l'aide aux chômeurs risque de toucher à sa fin, la situation des personnes risque d'empirer. Il y a aussi des articles presque quotidiens sur des familles, ou des personnes, qui se retrouvent à la rue. Il y a donc à la fois une situation qui a empirée et une conscience, par la reflexion qu'en offre les médias, de cette situation déteriorée.

Donc voilà un des Etats les plus avancés dans les lois sociales, avec une population - du moins une partie - qui est très active politiquement sur de nombreuses questions, on a un Etat qui est l'un des plus dynamique des Etats-Unis (avec la Silicon Valley), l'un des plus riches des Etats-Unis, et qui est frappé d'une grave crise qui entraîne la baisse du niveau de vie de milliers de personnes. On a donc les conditions structurelles qui sont là pour avoir un beau mouvement social contre la pauvreté, et pourtant, il semble que rien ne se passe.

Interroger le silence

Il est toujours difficile d'interroger le silence parce qu'il faut travailler de manière comparée, soit diachronique, soit synchronique. Aujourd'hui, j'ai eu une petite conversation avec Chris Wimer qui est le vice-directeur du Centre d'étude sur la pauvreté et les inégalités de Stanford. Il faisait réference au livre de Theda Skocpol, Diminished Democracy: From Membership to Management in American Civic Life. Dans ce livre (que je vais devoir rapidement trouver), Skocpol insiste sur la perte de force de l'engagement des citoyens dans des groupes locaux qui favorisaient la mixité sociale, et la montée en force d'institutions qui sont les représentants d'intérêts de groupes spécifiques ainsi institutionnalisés (par exemple l'ANR ou l'association des retraités). La montée en force de ces groupes correspond à une passivité grandissante des citoyens des Etats-Unis (au sens d'acteur politique), qui délèguent auprès d'organisations qui les représentent, la défense de leurs intérêts. Ils n'ont donc plus grand choses à faire sinon renouveler chaque année leur carte de membre, l'argent devenant le principal nerf de la guerre pour ces organisations qui font du travail de lobbying. On est plutôt dans la lignée de la thèse de Putnam sur l'affaiblissement du lien social aux Etats-Unis et ses effets négatifs sur la société américaine. 

Quelle était la spécificité de ce lien ? Et bien dans le "membership" il y a cette idée d'un lien qui traverse les classes sociales (et éthniques ?) et qui contribue, ou contribuait au melting pot américain. Ce membership peut difficilement être séparé d'un certain localisme, c'est-à-dire que c'est en tant que membre d'une communauté (c'est à dire d'un district, ou d'un lieu paticulier) qu'on s'engage dans une des associations de ce quartier. On utilise ici le mot de "communauté (community)" qui signifie exactement l'opposé de ce qui est retenu en France. Une communauté ce n'est pas un ensemble de personnes qui sont ensemble parce qu'elles se ressemblent. En fait la communauté est liée au lieu, donc on a des personnes de différentes origines sociales qui se retrouvent dans le même lieu. Cette adhésion se fait moins par affinité de classe ou de race que par appartenance à un même lieu (on peut alors concevoir combien la politique de la ville est importante et combien elle est un échec en France au regard de la mixité sociale). Tout est tellement compris dans le spectre de la "communauté" locale que même 911, qui est le service des urgences (l'équivalent du 12 ou du 15 en France) est considéré comme un service local (il fait partie de la liste des numéros importants de la communauté).

Petite digression intéressante, ce n'est pas seulement le "membership" qui a contribué à brasser les classes. Lorsque l'armée était encore obligatoire (aujourd'hui c'est volontaire et privatisé), il y a eu un grand brassage des classes, par exemple pendant la guerre du vietnam. Et la force du mouvement pour la paix au vietnam, et du mouvement de la paix, a peut-être comme origine également ce brassage des classes qui a permis d'identifier un problème (faire la guerre, envoyer son fils sur le champ de bataille) comme un problème qui ne concernait pas seulement la classe inférieure, mais également la classe moyenne. Aujourd'hui, l'Irak c'est surtout les classes inférieures que ce soit les volontaires ou bien les intérimaires de la guerre.

 

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