Paroles sans-abri

Mardi 24 juillet 2007 2 24 /07 /2007 14:09
J'arrive au parc central de Shinjuku pour la distribution de nourriture. La mousson n'est pas encore finie. Le temps est couvert et très humide.
Kinoko san m'aborde avec un grand sourire : "amerikan jin (Américain?)". Non, je suis Français.
On parle un peu de foot, de Zidane, le match entre le Japon et l'Australie avait lieu hier, le Japon a gagné au tir au but. Je me permets de lui poser alors quelques questions personnelles, en lui laissant le temps de m'en poser également.

Kinoko san est âgé de 32 ans, il est à la rue depuis un mois. D'abord il était à Ueno (Nord-est de Tokyo), et il est arrivé à Shinjuku depuis peu. Il travaille dans un entrepôt de distribution de magazines. Il est payé à l'heure. Il arrive à gagner 9 000 yens par jour. C'est bien, qu'est ce qu'il fait avec l'argent, je ne sais pas. Il change souvent de travail : il lui arrive de ne pas se lever, ou simplement de ne plus avoir envie de travailler ce jour-là. Il se définit lui-même comme "tanki" ( caractère changeant).
Comme il est jeune, il intéresse les recruteurs qui tournent autour des sans-abri. Celui-là lui fait une proposition pour un travail avec gîte et couvert rémunéré 6 000 yens. Kinoko n'est pas intéressé pour l'instant mais il prend la carte de visite tendue rapidement. Kinoko s'est aussi lié d'amitié avec un sans-abri, âgé, qui semble avoir des contacts pour des emplois journaliers dans le bâtiment. Il utilise un vocabulaire spécialisé que je ne connais pas, mais que Kinoko me traduit à l'aide de grands gestes. Il ira peut-être, la paye est bonne, le travail un peu dangereux. Il ira sûrement, il semble vraiment lié à ce vieux sans-abri.

Kinoko a quitté sa maison à cause de son père. Ce dernier ne travaille pas et lui prenait son salaire pour rembourser ses dettes. Sa mère est partie il y a longtemps quand il avait trois ans. Après la fin de l'école élémentaire, Kinoko a commencé a travaillé. Ce soir à Shinjuku, pour la distribution de nourriture, il y avait un peu plus de 300 sans-abri. Très peu de jeunes comme Kinoko.
Par David Malinas - Publié dans : Paroles sans-abri
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Dimanche 9 septembre 2007 7 09 /09 /2007 07:03
Un petit; petit film intéressant sur les sans-abri japonais fait par un réalisateur thai, K.M.LO.
http://www.myspace.com/kmlo1984
merci manu pour le lien
Par David Malinas - Publié dans : Paroles sans-abri
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Mercredi 28 novembre 2007 3 28 /11 /2007 14:55
Ce dimanche, il faisait beaucoup plus doux que la semaine dernière. Belle journée ensoleillée, et une soirée douce : il faisait encore 15 degrés C à Shinjuku à 10 heures du soir. Dans le parc central, à l'heure de la distribution de nourriture, près de 300 sans-abri faisaient la queue. C'est un chiffre moyen habituel, qui est moitié moins qu'avant, c'est-à-dire avant la politique de la Mairie de Tokyo de réinsertion par le logement des sans-abri.
Ca fait maintenant 5 ans que je viens à cette distribution organisée par la Shinjuku Renraku Kai, et c'est seulement la semaine dernière que j'ai pu parler avec un des sans-abri qui participent à la préparation des repas. Il est membre de la SRK depuis le début, c'est-à-dire quand les rapports entre la Mairie de Tokyo étaient beaucoup plus conflictuels.
Il commence à me parle de son dos qui lui fait mal et en lui demandant pourquoi, je m'aperçois qu'il commence à me raconter sa vie. Je lui pose des petites questions pour obtenir plus de renseignements, sans quitter le ton du "badinage", en essayant de ne pas casser le flux de parole. Ce n'est pas facile car il est chargé de compter les sans-abri qui viennent faire la queue. Comme il parle de sa vie personnelle, il s'éloigne un peu des derniers arrivés pour continuer à parler, mais je me demande aussi si ce n'est pas pour essayer de rompre le charme, de se détacher physiquement de mes questions. L'entretien prend les allures d'un tango.

Matamabe san est né à Sendai. Ses études se sont arrêtées au lycée. Il a trois frères et soeurs mais ne les voit plus, parce qu' "ils sont assez traditionnels". Les liens avec sa famille, puisque ses parents sont morts il y a quelques années, sont donc totalement rompus. Il commence à travailler à l'âge de  18 ans pour  une grande entreprise qui s'occupe des standarts téléphoniques. C'était l'époque où les liaisons téléphoniques n'étaient pas encore automatisées et il fallait un standardiste. Il ne reste pas plus d'un an dans cette entreprise, et part pour Shinjuku, pour Kabukicho.
A la seule évocation de ce nom, ses yeux pétilles. Kabukicho, à partir des années d'après-guerre, c'est le nouveau monde de la vie nocturne. Il le découvre à l'âge de 20 ans et ne repartira jamais de Shinjuku. A 22 ans, en 1969, il entre dans une entreprise de transport de riz. Il est bien payé mais le travail implique aussi de vider les camions. Il faut alors transporter des sacs de riz de trente kilos qui lui ont détruit le dos.
Matamabe san aimait bien boire et s'amuser, et probablement, même s'il n'en a pas parlé directement avec moi, il aime bien aussi parier sur les courses de chevaux. Il a peu d'économies. Il emprunte quelques fois à son patron. Lorsque son patron meurt et que l'entreprise ferme, il cherche des petits boulots. Il travaille notamment comme serveur dans un bar (izakaya).
Son expérience de la rue est ératique, et finalement difficile à définir exactement. Il refuse de se définir comme sans-abri. Il est certes resté à la rue quelques fois mais c'était "uniquement parce que j'avais trop bu avec des amis et que j'étais trop fatigué pour retourner à la maison". Mais l'impression qui demeure est qu'il s'agissait d'amis de la rue. Etant donné le degré de discrimination des sans-abri au Japon, il connaissait probablement ces personnes suite à une expérience plus ou moins prolongée de la rue.
En 1995 ou 1996, il rentre en contact avec un membre de la SRK - ou plutôt un membre de la SRK rentre en contact avec lui, ce qui permet également de cerner son profil de sans-abri ou de mal-logé. Il devient  volontaire auprès de la SRK, et s'occupe notamment du transport de la nourriture de Sanya, dans les quartiers nord de Tokyo, à Shinjuku.

Maintenant Matamabe san n'est plus sans-abri. Il vit dans un appartement. J'espère que je pourrais mettre à jour les années récentes de sa vie lors d'un prochain tango.
Par David Malinas - Publié dans : Paroles sans-abri
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Jeudi 29 novembre 2007 4 29 /11 /2007 13:29
Cette année, ça va être dur...
Dans le journal que distribue la SRK à tous les sans-abri, il y avait  l'indication du nombre de places qui vont être ouvertes pour les sans-abri dans les centres d'hébergement, pour la période hivernale pour l'arrondissement de Shinjuku.
    • Pour décembre...... 24 places
    • Pour janvier ........... 20 places
    • Pour février .............20 places
    • Pour mars ............ .10 places
Comme je retrouve un sans-abri que je revois régulièrement depuis mon retour en juillet, et que j'avais rencontré pour la première fois il y a trois ans, la conversation s'engage sur la politique hivernale pendant qu'il attend la distribution de repas.Il m'avait dit qu'il allait tenter sa chance à Shibuya le 5 décembre. Il doit y avoir quinze places et une trentaine de personnes qui se présentent. A partir des centres d'hébergement d'urgence, on peut demander à entrer dans les centres de réinsertion après un entretien avec un travailleur social. Le problème est qu'il ne peut pas en profiter parce qu'il a déjà utilisé le centre de réinsertion, et qu'il n'est pas possible d'utiliser cette structure deux fois. Je lui dis qu'il y a qu'à donner un autre nom et le tour est joué, mais il me dit que ce n'est pas possible, qu'en plus ils se souviennent des personnes. Et je me dis qu'en ce qui le concerne, c'est vrai, il a vraiment un profil de cinéma - un peu de Jean Marais dans la  taille d'un Louis de Funès -  et qu'il est de ces figures qui restent dans la mémoire. En tout cas, il était resté dans la mienne. Il me dit également que par rapport à l'année dernière, il y a beaucoup moins de places pour la politique d'hiver.

Je discute avec les volontaires pour confirmer ça et en effet, l'année dernière, il y avait 200 places. Deux cents places, et surtout dans le nombre de places accessibles, il y avait un chiffre ouvert qui était le nombre de places dans les structures d'accueil régulières. Cette année, le nombre de places est fixe et dans les structures d'accueil régulières et dans les structures de la période hivernale. Un volontaire me dit que maintenant, les sans-abri, "ce n'est plus à la mode, maintenant, la question se sont les réfugiés des cafés internet (ネットカフェ難民)", ces jeunes qui prennent le tarif de nuit dans les cafés internet car ils n'ont plus de logement et que l'hôtel est trop cher. Coïncidence, un encart du journal Asahi (15 novembre 2007) qu'un autre volontaire a apporté vient en apporter la preuve. La Mairie de Tokyo va mettre en place un plan pour l'année fiscale prochaine - qui commence en avril - pour venir en aide à cette catégorie. Chaque  "réfugié des cafés internet" pourra recevoir une formation comprise entre trois et six mois pendant laquelle une aide financière de 150 000 yens par mois lui sera attribuée. Il pourra également accéder à une aide au logement, un prêt sans intérêt de 600 000 yens, et une aide au premier mois d'emploi, un prêt de 500 000 yens également sans intérêt.
Je parle aussi avec un autre volontaire. La SRK semble avoir fait tout son possible pour obtenir la prolongation de la politique d'hiver. Le but était de fermer les centres d'accueil d'hiver cette année, comme c'est déjà le cas dans les autres arrondissements, à Shibuya et à Taito, les deux autres arrondissements qui avaient pris des mesures pour venir en aide aux sans-abri. C'est un résultat faible, moins de 80 places mais, l'année prochaine il risque d'y en avoir encore moins.

D'un côté, il est vrai que la Mairie de Tokyo à lancé, depuis 2000, deux programmes de réinsertion, dont le second en particulier, axé sur le relogement, a eu des effets particulièrement heureux sur la baisse du nombre de sans-abri dans la rue. Cependant, pour Shinjuku, lors de la distribution de nourriture, il y en moyenne 300 personnes qui viennent. Ensuite, lorsque nous faisons la patrouille, il y a encore plus de 200 personnes. En comptant les doublons, il peut être considéré qu'à Shinjuku, il reste en moyenne 400 personnes dans la rue. Le nombre de places, 80 personnes, réparties sur trois mois, apparaît alors particulièrement faible. On semble jouer en quelque sorte la politique de réinsertion contre la politique d'urgence.
Par David Malinas - Publié dans : Paroles sans-abri
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Mercredi 5 décembre 2007 3 05 /12 /2007 12:44

Il ne faisait pas trop froid ce dimanche. Un peu moins de 300 personnes attendaient pour la distribution de nouriture et de vêtements. Lorsque j'arrive, je dis bonjour aux volontaires - plutôt nombreux maintenant - et puis je remonte la file des sans-abri qui attendent le repas, alignés sur trois rangs. Je lance un "bonjour" à intervalle irrégulier. Parfois j'ai une réponse, parfois un contact, souvent rien. Desfois, je revois des visages que j'ai déjà vu pendant la patrouille. On discute du temps, surtout maintenant que c'est l'hiver.  Et puis aujourd'hui, pour la première depuis un moment, Takano san est venu nous aider pour la  distribution de nourriture.

Takano san

Takano san est né à Kyushu mais il est arrivé à Tokyo quand il était très jeune. Il habitait près de Asakusa. Il connaît aussi Sanya mais n'y est jamais allé pour travailler. Il a vécu avec ses parents jusqu'à ce qu'ils déménagent de Tokyo pour Shizuoka. C'était quand il avait une trentaine d'années. Il trouvait alors facilement du travail et ses employeurs fournissaient également le logement, plutôt de bonne qualité comme il dit, mais en tout cas précaire. Il ne s'agit pas d'un appartement avec un loyer mais une place dans un buisness hotel. Il était donc dans une situation où il n'avait pas de logement indépendant de son emploi.
A partir de 50 ans, il devient plus difficile de trouver du travail. Il existe, selon lui, une limite juridique, et surtout une préférence des recruteurs pour les personnes plus jeunes (20 - 45 ans). Jusqu'alors, il avait entendu parler du phénomène sans-abri, sans se sentir concerné. Il avait vu  aussi des sans-abri à la télévision. Il raconte donc avec le plus grand étonnement ses premières nuits à la rue. Plusieurs fois dans l'entretien informel revient cette incrédulité face à sa situation actuelle de sans-abri et la honte qui s'y attache.

La relation avec la famille

Il entretient toujours de bonnes relations avec sa famille mais ne souhaite pas revenir auprès de ses parents. Le sujet des parents de Takano san est difficile à aborder parce qu'il refuse de les revoir, comme la plupart des sans-abri, à cause d'un sentiment de honte assez complexe. Il ne s'agit pas de la honte qu'il peut imaginer procurer à ses parents en leur apprenant qu'il est sans-abri ou bien la honte qu'il peut ressentir face à ses parents, d'être l'enfant qui a échoué. Il y a de ça aussi, sûrement. Il n'y a pas de fils prodige au Japon, c'est vrai. Mais la plus forte figure, c'est le voisin. La honte apparait lorsque les parents doivent rencontrer leurs voisins et répondre à la question : "alors que devient votre grand ?" ou bien "comment vont vos enfants ?". Il est alors nécessaire de cacher le fait que le fils est un sans-abri, c'est-à-dire, un être considéré comme déviant et qui met ainsi en péril la réputation de sa famille par son lien génétique. Benedict faisait la dichotomie entre société de la honte et société de la faute. Dans la situation de sans-abri, les repères théoriques se perdent. Un peu de honte, un peu de faute, et plus de lien social.
Il est alors difficile de l'interroger directement  sur ce sujet  : "pourquoi est-ce que tu ne rentres pas ?", "tes parents t'attendent", sont des phrases qui pourraient être blessantes. Je préfère alors insister sur la chance qu'il a d'avoir des parents, encore, à 55 ans. Je l'ai relancé récemment  sur ce sujet : c'est l'hiver maintenant, il va faire froid. La semaine dernière, il s'est fait voler ses économies, près de 80 000 yens qu'il avait économisé en travaillant plusieurs semaines dans la réfection intérieure des bâtiments. En hiver, le nombre de sans-abri augmente dans le souterrain de Shinjuku. Ils y trouvent refugent face au froid. Mais les tensions augmentent également : les places pour dormir sont plus dûr à trouver, il y a des vols de vêtements, de place, de sous. Maintenant qu'il n'a plus assez d'argent pour se protéger du froid dans un hôtel, est-ce qu'il ne devrait pas penser à retrouver ses parents, même pour une courte période ? Je suis sûr qu'ils seraient contents. Mais lui ne veut pas. Il estime qu'il n'est pas possible de revenir parce que là-bas à Shizuoka, il n'y a pas de travail et il ne veut pas rester à la maison de ses parents sans rien faire.
Il souligne finalement qu'il devra rentrer à Shizuoka, un jour, pour prendre soin de ses parents qui deviennent vieux. Quelqu'un doit s'occuper d'eux. Il a une soeur, mais c'est lui l'aîné. Logiquement, c'est lui qui doit revenir, mais logiquement, c'est aussi lui qui, pour l'instant et pour longtemps, ne peut revenir.
Par David Malinas - Publié dans : Paroles sans-abri
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