La conspiration des "Nabakari tencho" : précarité étendue et nouveau militantisme au Japon

Publié le par David-Antoine Malinas

En Janvier 2008, la condamnation de McDonald Japon à verser 75 000 000 yens (plus de 45 000 euros) d'heures supplémentaires non payées à un de ses employés promu "manager" a porté durablement à la lumière des médias la question des "nabakari tencho", tencho signifiant "directeur de magasin" et Nabakari signifiant "seulement de nom". Sous ce terme sont désignés ces nombreux employés, promus au rang de manager de magasin ou de restaurant, qui travaillent alors beaucoup plus en gagnant beaucoup moins. Ce tour de passe passe, loin d'être le fait de petites et moyennes entreprises, est utilisé par de grands groupes qui couvrent l'ensemble de l'archipel - Shop 99, Conan, Aoyama, Sukiya -  certains ayant une dimension internationale, soit dans la composition de leur capital - Seven Eleven, McDo - soit par leur présence à l'étranger - Uniqlo -.

Il faut en effet avoir une connaissance du droit du travail assez fine, alliée souvent à des techniques de management des ressources humaines particulièrement agressives, pour réaliser une telle réduction du coût du travail. Les employés sont généreusement promus au rang de "kanri kantoku sha (manager-superviseur)", un terme juridique officiel et statut abusivement utilisé car il permet de ne plus payer les heures supplémentaires. On peut se faire une idée des économies réalisées aux concessions faites par certaines de ces entreprises pour éviter la mauvaise publicité d'un procès. Ainsi, Aoyama shô ji, une entreprise de vêtements, a reversé à près de 1000 employés plus de 1,2 milliard de yens (soit 7,4 millions d'euros). De même midori denki, une entreprise de production de distribution d'électricité a reversé à plus de  800 employés 3,7 milliards de yens (22 millions d'euros), soit deux années d'heures supplémentaires non payées.

Le problème des nabakari tencho révèle l'extension et la diversité des formes que prend la précarité au Japon. Elle ne se limite plus aux seuls travailleurs précaires qui représentent désormais plus de 30 pour cent de la masse salariale mais s'étend au-delà, vers les employés à contrat à durée indéterminés dont plus de 10 pourcent déjà gagnent moins de 2 000 000 yens (12 000 euros ) par an ; elle s'étend aux zones rurales car le système de rémunération au résultat, exacerbé dans le cas des nabakari tencho, n'est pas géographiquement neutre : faible densité de population, faible clients potentiels, faibles revenus ; elle est aussi générationnelle. Ces jeunes managers ont souvent entre 25 et 35 ans et sont issus de la "génération perdue" (lost generation), celle qui, majeure au moment de la crise des années 90, a longtemps naviguée entre des emplois précaires. Ils avaient cru trouver un emploi stable et une certaine reconnaissance sociale dans leur engagement corps et âme pour leur entreprise et, en ce sens, diffèrent  finalement peu de leurs aînés qui mourraient déjà de karôshi (mort par excès de travail).

Cependant autrefois - mais c'était il n'y a pas encore 20 ans -, les grandes entreprises savaient encore remercier cet engagement : dortoirs pour employés, vacances offertes, aides financières lors du mariage ou de la naissance des enfants. Aujourd'hui, c'est l'ère de l'employé kleenex et du manager MP3, nouveaux standarts qui ont certes favorisé le rebond récent de l'économie japonaise mais induisent également de profondes modifications de la structure et des comportements sociaux. Ainsi, ces jeunes managers souvent désabusés, atteint physiquement et psychologiquement (utsubyô), demandent désormais réparation, soutenus dans leur démarche par de nouveaux syndicats et des avocats bénévoles. Alors qu'au Japon le taux de présence syndicale a glissé de plus de 35 pour cent en 1980 à moins de 20 pour cent en 2007, la formation médiatisée d'une union des "nabakari tencho", cette élite d'un nouveau sous-prolétariat, ainsi qu'une forte augmentation des demandes de soutien syndical formulées par de jeunes précaires sont autant de signes de la montée en puissance d'une toute nouvelle génération militante.


Publié dans Précarité des jeunes

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Machado 29/11/2008 14:06

Monsieur Malinas,
J'ai lu quelques articles que vous avez écrit sur les conseils de mon professeur de Japonais (que je remercie d'ailleurs). Je suis très interessée par vos recherches d'autant plus que le sujet de mon master 1 de japonais se trouve être un des aspects de la précarité de l'emploi au sein de ce pays: les freeters.
J'imagine que vous n'avez que peu de temps a m accorder mais je souhaiterais savoir s'il est possible de discuter avec vous de votre travail?
En vous remerciant pour votre compréhension

David-Antoine Malinas 02/12/2008 01:26



Bonjour,


Merci pour votre commentaire, et, avec plaisir, il est possible de ser retrouver pour discuter.


A bientôt,


Dam