Torita san

Publié le par David-Antoine Malinas

Camouflage

Torita san m'a été présenté par un ami sans-abri. Ils avaient rendez-vous ensemble le jour de la distribution de nourriture, et comme j'avais promis à l'un d'aller prendre un café ensemble, nous nous sommes finalement tous les trois dirigés vers le Mac do du coin après la distribution de nourriture. Avant de rentrer, lorsque Torita san a emmitouflé son sac de couchage dans son manteau, son ami m'a dit avec un sourire en coin : "Kamufurâju". Le mot provient du français "camouflage".
Il s'agit de cacher des stigmats propres à la situation de sans-abri - comme le sac de couchage -. Il s'agit aussi de lutter contre l'apparition de certains :  des vêtements usés et tâchés, une apparence sale et une odeur caractéristique. Ce maintien de l'hygiène de vie dans un "environnement dégradant", pour reprendre le terme de Julien Damon, demande beaucoup d'énergie et n'est pas sans danger en hiver. Il faut se laver dans les toilettes publiques à l'eau froid, ou bien dans les douches à l'air libre mises à la disposition des sans-abri dans certains quartiers, comme à Shinjuku. Le risque, bénin habituellement, est d'attraper froid mais faute de repos, de chambre chaude ou de médicaments, ce coup de froid dans le cas des sans-abri peut se transformer en affection beaucoup plus grave.
Le camouflage dans le cas de Torita san comme de tant d'autres,  c'est également de passer le plus inaperçu possible dans l'environnement urbain. Ainsi, notre discussion prendra place autour de la table la plus périphériques, celle au fond du magazin, près des toilettes et lorque nous sortirons, nous utiliserons non pas la grande porte qui donne sur la rue principale mais la petite porte de derrière qui donne sur le parking.

Endettement

L'histoire de Torita san est celle d'une rumeur souvent contée par d'autres - sans-abri, journalistes ou les chercheurs -, mais faute d'être racontée à la première personne, on la prend finalement pour  une légende urbaine, un condensé de récits de vie ou une figure construite pour illustrer des séries statistiques.  Autour d'un café, et de quelques fumées de cigarettes, toutes ces possiblités se sont réduites à une seule et simple réalité : la vie de Torita san.

" je suis né en 1962 et j'ai travaillé 21 ans dans l'hôpital. Mon rêve quand j'étais jeune c'était de devenir psychiatre. Mais à l'époque, il n'y avait pas d'examens spécialisés. Ce qui s'y rapprochait le plus, c'était la formation d'infimière, mais à l'époque, les formations accessibles en université était essentiellement pour les femmes. Mais j'ai réussi à intégrer une des rares universités qui proposaient un cursus pour les hommes. Après quatre ans d'université, je suis sorti diplômé à 22 ans et j'ai passé un examen qui m'a permis de devenir fonctionnaire.
J'ai alors commencé à travailler dans un centre de maladies psycho-neuronales. Je suis resté quatre années dans cet établissement et ensuite j'ai eu le choix : soit je monte en grade dans l'institution, soit je pars pour autre chose. A cette époque cette autre chose, c'était de faire partie du personnel médical des institutions pénitencières. C'était ce qui m'intéressait le plus. Je n'étais pas vraiment intéressé par une carrière ou bien de monter les échelons administratifs. Moi, ce qui me semblait le plus intéressant, c'était de rester sur le terrain à côté des personnes qui en avaient besoin. Donc je suis parti pour le Nord du Japon pendant deux années, et puis ensuite j'ai été envoyé à un centre dans la banlieue de Tokyo et j'y suis resté pendant 15 années. A cette époque j'avais emprunté près de 50 millions de yens (300 000 euros) pour acheter une maison pour moi, ma femme et mes trois enfants."

Je ne crois pas que, quand il a dit cette dernière phrase, mon apparence ait beaucoup changée, mais je sais qu'à partir de ce moment là il n'y a plus de notes sur mon calpin. Je crois que j'ai alors plus vu qu'écouté son récit.

"Un jour, on m'appelle sur mon téléphone. Je m'étais engagé comme garant auprès d'un ami qui avait emprunté de l'argent. Mais cette personne a disparu et désormais je dois payer sa dette de 5 millions de yens (30 000 euros). Ce n'est pas une grosse somme, mais le problème c'est que je viens d'emprunter près de 50 millions de yens, et que je n'ai même pas fini de payer les intérêts de cet empunt. Pour régler la somme qui m'est demandée, je décide de faire un emprunt auprès d'établissement de prêt à la consommation. Je ne le dis à personne et j'espère pouvoir rembourser ce prêt sans trop de difficulté. Mais le taux d'intérêt est trop élevé et pour arriver à maintenir le niveau de vie de la famille, je fais un autre prêt, toujours à un taux très élevé. Mais l'effet boule de neige est lancé, et je n'arrive plus à rembourser mes prêts qu'en faisant de nouveaux prêts qui ne me sont pas refusés parce que je suis fonctionnaire. J'ai pu faire ainsi en une journée jusqu'à six prêts à des établissements qui étaient - dans leurs méthodes de recouvrement - de moins en moins légaux et plus en plus liés au monde des Yakusas.
Certaines agences auprès desquelles j'ai contracté des prêts commencent à appeler à la maison, et je suis obligé de tout expliquer à ma femme. De plus, il n'est plus possible de rembourser le prêt principal de la maison. La banque saisit alors ce bien, qui était en hypothèque, pour se rembourser imparfaitement et exige de ma part le paiement de 10 millions de yens, remboursables "suivant mes possibilités". Mes les autres organismes de crédits continuent de me harceler et comme je ne peux plus rembourser ils se tournent vers ma femme qui est juridiquement resonsable de mes dettes en cas de défaut de paiment. Pour mettre fin à cette situation, je divorce et je commence une procédure de faïllite personnelle. Mais le problème c'est que même si je me déclare en faïllite personnelle, les organismes auxquels j'ai fait appel continueront de me demander des comptes et ne s'arrêteront pas devant un bout de papier qui dit que je ne peux pas les payer. La solution, c'était alors de tout quitter et disparaître en quittant mon lieu de vie, de travail et ma famille. Je suis devenu sans-abri, c'était il y a trois ans et demi. Depuis, je n'ai jamais repris contact avec ma famille, je n'ai jamais revu ma femme, ni aucun de mes trois enfants. Il ne vaut mieux pas."

Il m'a fallu un moment pour me ressaisir dans mes habitudes reflectives et pratiques. Endettement, c'est une histoire d'endettement, tiens habituellement c'est plutôt lié au jeu, oui, c'est ça, plutôt au jeu et surtout au jeu de course. Distance. Le stylo au bout de la main, écrire, prendre des notes,  - pourquoi ?  Il n'oubliera pas, moi non plus. Mais il faut maîtriser les émotions autant que lui y arrive pour me parler et pour continuer à survivre. Il faut tellement de distance. Le stylo marmonne quelques gribouillis dans le vide, avant d'écrire la suite.
Il a réussi à trouver un autre appartement, mais n'a plus payé le loyer depuis un moment. Il a quelques affaires là-bas encore, mais pense que c'est bientôt fini. Au début de sa vie à la rue, il a dépensé beaucoup de ses économies car il ne connaissait pas encore les circuits de l'aide. Il a travaillé dur pendant plusieurs mois dans une agence de travail intérimaire. Dur et bien : il est devenu employé de cette agence, et chef de file pour la production de téléphone portable dans une grande entreprise. Travail à la chaîne, travail de nuit, travail intense. Un jour il s'écroule. Il reste dans le coma pendant plus d'une semaine. Il est sous respiration artificielle. On lui diagnostique une maladie de reins. Il s'est intoxiqué de son propre sang. Depuis il doit retourner régulièrement à l'hôpital pour des dyalises qui le maintiennent en vie. Il a réussi à trouver un nouveau travail, moins prenant : Il travaille dans un hôtel de standart international et s'occupe de faire les chambres.
Stylo dans la poche, calpin fermé, on parle encore un peu, il repart de son côté je repars de mon côté avec mon ami sans-abri. Il me dit en chemin "tu sais, c'est important qu'on puisse parler comme ça à des gens "normaux", je veux dire pas des sans-abri". Je lui dis, "tu sais, juste là, c'est important que tu me dises ça".
Ou peut-être que je l'ai juste pensé.





Publié dans Paroles sans-abri

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